lundi 7 novembre 2011

Le tata et l'Autre

Deux clients discutent devant ma caisse.

« Allez-vous arrêter de nous remplir le village de criss d’importés? », dit le premier au second, qui est le maire du village en question. Il ne répond pas, ahuri.

Depuis peu, notre village est confronté à un nouveau phénomène : l’immigration. Dans un petit village de campagne d’un peu plus de 3 000 habitants où cette réalité relevait jusqu’à maintenant de la fiction, il y a de quoi en effrayer plus d’un.

« Ben là, c’est parce qu’on en voit quand on vient faire l’épicerie. Ça dérange. »

Cette phrase sortait de la bouche d’un raciste, vous vous dites. Eh bien, non. Ce n’est qu’un ignorant qui parle, un tata. Et quand on travaille dans une épicerie, il en passe tous les jours, des tatas.

Voici donc, juste pour vous, mon palmarès de phrases de tatas :

3. « Si t’es pas capable de parler notre langue, criss de tabarnak, retourne donc par chez-vous! »
(En effet, à l’autre caisse, un Africain voulait un paquet de cigarettes et peinait à se faire comprendre.)

2. « C’est pas pour rien que le bon Dieu nous a fait sur des continents séparés, ils ont pas d’affaires à se mélanger à nous-autres! » (C’est d’une évidence… Inutile de préciser au tata que, selon ses dires, lui non plus n’a aucune légitimité de fouler ce continent et qu’il devrait retourner au pays de ses ancêtres français.)

1. « C’est juste des voleurs de jobs! »

Voleurs de job? Vraiment?

Aux dernières nouvelles, ils accomplissent les tâches que nous refusons d’exécuter.

Si notre petit village est confronté à l’immigration, c’est parce que l’abattoir de poulet local manquait de main d’œuvre et il n’y avait aucun CV de Québécois sur la table. Apparemment qu’abattre des poulets, ce n’est pas le job rêvé. L’employeur n’a eu d’autre choix que de faire affaire avec un programme d’immigration pour combler ses postes vacants.

Pendant que d’autres se salissent les mains, le Québécois « pure laine » peut savourer son poulet.

À la défense des tatas cités précédemment : ils n’ont, de toute évidence, jamais été en réel contact avec une autre culture.

Voilà pourquoi je disais que ce ne sont que des ignorants.

Lorsque nous manquons de connaissances, notre perception de l’Autre ne peut qu’être influencée par notre héritage culturel, notre éducation, mais aussi par les images projetées dans les médias. Il est donc impossible, sans véritables contacts avec d’autres cultures, de ne pas être influencés par ces facteurs.

Nous sommes tous le produit de notre société.

Alors lorsqu’on se fait dire depuis qu’on est tout petit que les Noirs ne sont que des imbéciles ou qu’un film hollywoodien montre que les Arabes sont de méchants terroristes qui nous veulent du mal, faute de moyens de comparaisons, on finit par le croire. Une peur de l’étranger s’installe.

Ça, je suis capable de le comprendre.

Bon. Ceci étant dit, c'est inacceptable quand le préjugé prend toute la place ; quand il empêche le contact avec l'Autre ; quand le tata répète ses propos de tata et transmet le préjugé aux autres générations.

Et quand un client  tout sourire me balance de pareilles insanités, comme si mon statut de jeune blanche instaurait une certaine connivence entre nous, ça me fait royalement chier.

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